7/30/2013

Violette, vous avez de la visite !

Tiens, l’infirmière a retrouvé son teint de rose. Espérons que le nouveau petit stagiaire lui aura fait retrouver le sourire avec ses blagues à deux crédits et ses yeux langoureux. Au moins, elle ne dira pas encore à la gamine à quel point Violette peut se montrer désagréable. Après tout, c’est vrai qu’elle en bave parfois mais Violette n’est pas méchante, pas vraiment. Elle est parfois sale gosse, râleuse, susceptible et souvent grossière (personne ne jure aussi bien qu’elle dans tout l’hospice) mais méchante, non.

L’homme qui franchit le seuil est grand, tout le monde lui semble grand désormais. Il sourit. William. Qu’il est beau, il l’a toujours été. Maintenant, il est un Homme. Il est loin le temps où il tenait tout entier sur les avant-bras de Violette. Là, c’est un adulte qu’elle a devant elle. La quarantaine bien portée, les tempes légèrement grisonnantes, comme le beau Clooney au même âge.
Mais, une minute, non ! William a plus de nonante ans aujourd’hui et il est loin, si loin.
Mon Dieu, c’est le petit Edward, le père de Mélodie. Oui, Edward, le petit-fils de Lily. Pauvre Lily, son mari aussi est parti. Un brave gamin. C’est la tare familiale : les femmes vivent longtemps et enterrent ceux qu’elles aiment. Enfin, Lily n’est pas si mal, et puis, Mélodie va souvent la voir aussi.
Il s’avance vers Violette et la prend dans ses bras. Enfin quelqu’un qui n’a pas peur de la casser. C’est tellement bon de se sentir serrée contre lui.

- Bonjour Violette, ça fait longtemps.
- Et bien oui, grand couillon, ça fait longtemps ! Et bientôt tu vas dire que c’est de ma faute ? Tu as une voiture, tu sais conduire, tu es libre de tes mouvements, toi. Tu n’as personne qui t’empêche d’aller où bon te semble ou qui te dit quand et quoi manger.
Violette jette un regard noir à l’infirmière puis lui tourne le dos et adresse un clin d’œil à Edward.

- Tu sais que tu ressembles de plus en plus à ton grand-oncle, mon beau ? Bon, maintenant, le pauvre vieux est un peu dégarni et commence à perdre ses nicnacs mais, à ton âge, il était encore craquant, lui aussi. Méfie-toi Edward, il ne te reste plus que quarante ans, et ça passe vite…
Elle se retient de justesse de lui ébouriffer la chevelure. Bon sang, il a passé l’âge. Mais où as-tu la tête, Violette ?

- Violette.
Ce son, cette tendresse dans la voix, cette douce musique, ça ne peut être qu’elle.
-  Mélodie, mon rayon de soleil, entre. Ne reste pas dans le couloir, c’est plein de petits vieux qui vont te mater sous toutes les coutures. Après, ils vont encore me bassiner à l’atelier poterie en me demandant combien de générations et de mutations génétiques il a fallu pour partir d’une vieille bique comme moi pour faire une gazelle comme toi ! Entre vite, je te dis.

Mélodie jette un œil dans le couloir et s’écrie : « Non, monsieur Canotier, pas question que je vienne vous mettre au lit. Les infirmières sont là pour ça ! Appelez donc mademoiselle Blanche, je suis certaine qu’elle viendra avec plaisir. »
Elle se retourne vers Violette. Ils sont taquins, tous les trois, ils se comprennent.

- Viens là, ma chérie. Dis donc, ce n’est pas gentil de houspiller cette pauvre Blanchette. Si tu la pousses dans ses derniers retranchements, elle pourrait bien faire appel à Norbert, tu sais, ils sont très amis tous les deux.
- Violette, tu sais que Norbert est un pur produit de ton imagination ?
- Oui, et alors ? Crois-tu vraiment que ça change quelque chose ? Norbert fait partie de ma vie depuis si longtemps, maintenant, je suis convaincue qu’il est, ne serait-ce qu’un peu, devenu réel et méfie-toi, qu’il vienne te piquer les fesses.
La claque sur les fesses de Mélodie la surprend tellement que la jeune fille ne peut retenir un petit cri.
- Violette !
Son père se met à rire.
- Rassure-toi, ma chérie, Violette n’a plus la vivacité d’antan. Et, en matière de farces, tu as échappé au pire.
 - Ah mais oui, c’est vrai. Cette fameuse « sorcière ». Tu en as traumatisé plus d’un, avec cette histoire.
- À qui le dis-tu, elle nous l’a jouée à tous, pendant trois générations !
- Mais arrêtez ! Je n’en peux rien si, vers cinq ans, tous les moutards veulent une histoire qui fait peur.
- Et pourquoi je n’y ai pas eu droit, moi ?
- Parce que, ma chérie, quand tu as été en âge de me la demander, j’étais déjà ici depuis un certain temps et, comme tu le sais, certains pensionnaires ont besoin de calme. Tu comprends bien que, quand Muriel s’est mise à courir en hurlant à travers tout le 2e étage, on m’a gentiment fait comprendre que la blague de la sorcière venait de tirer sa révérence dans un véritable feu d’artifice.
- C’est vrai qu’elle a flippé, la pauvre, je me souviens, sa mère a bassiné maman pendant des jours avec la peur que tu lui avais causée. Elle a même pensé à consulter un psy. Pour elle, pas pour toi ! Elle avait déjà compris que c’était peine perdue.
- Dis, faut pas exagérer, elle avait passé dix ans la gamine. Ceci dit, c’est vrai que sa mère ne me l’a plus amenée pendant des semaines, de crainte que je ne cause préjudice à sa santé mentale… et on a tous vu le résultat. La pauvre Mumu n’a aucun sens de l’humour et prend tout au pied de la lettre. À se demander si on ne s’est pas gouré à la livraison. Selon moi, elle devait être prévue pour la famille Pètsec et il y a eu une erreur à l’étiquetage. Du coup, tu as vu, elle a l’air d’avoir passé trente ans.
- Violette, il A passé trente ans, elle a dix ans de moins que moi.
- Peut-être, mon chéri, mais toi, tu fais moins !
Violette l’embrasse tendrement en lui tenant la tête à pleines mains.

Elle a toujours aimé les toucher, les embrasser, les serrer contre elle. C’est sa façon de leur transmettre tout son amour. Oh, elle leur dit aussi, et elle leur attribue toutes sortes de noms d’oiseaux. Mais elle a toujours été très tactile, elle tient ça de son père : toujours à taquiner et à serrer les gens qu’il aimait. S’il ne te houspillait pas, c’est que tu n’étais pas digne de son intérêt.
Violette a vite intégré cette donnée et elle a rapidement adopté ce mode de fonctionnement, elle aussi. Pour certains, cela permet de faire savoir à l’autre qu’on l’aime, sans avoir besoin de se dévoiler, en toute pudeur. Pour elle, l’impudique, c’est surtout un moyen supplémentaire pour faire passer le message, parce que tout le monde ne comprend pas tous les codes, certains sont franchement bouchés et d’autres ne sont pas prêts à entendre les mots d’amour. Et puis, un peu de tendresse, ça ne tue personne. 

- Allez, sauve-toi. Je sais que tu as des tas de choses à faire et tu sais qu’on ne peut pas dire tout le mal qu'on pense de toi tant que tu restes là.



Edward ne se vexe pas pour si peu, elle le sait bien. Il connait la façon de fonctionner de Violette, depuis le temps. Accorder un moment privilégié à Mélodie n’a rien à voir avec l’amour qu’elle lui porte, à lui. Et puis, il a eu le temps d’en profiter. Et puis, il revient quand il veut, de toute façon, elle ne bouge plus d’ici.

7/29/2013

Présentations

Pour la première fournée, elle avait été, traditionnellement, « maman » puis, occasionnellement « Moumoune ». À l’arrivée de la seconde, le classique mais désormais obsolète « Y a pas d’Mémé ici, moi, c’est Moumoune » lui a permis d’échapper à l’affreux « Mémé » dont certains avaient trouvé amusant de l’affubler. Pour la troisième, elle retourna vers ses premières amours et ce fut « Mamy ». Mélodie était la première de la quatrième et dernière fournée. Pour elle, ce fut tout simplement « Violette ».

Il n’y aura probablement pas de cinquième fournée, les femmes de la famille ont eu beau faire de vieux os (94 ans pour sa nénenne, 97 ans pour sa mamy et plus de 100 pour sa maman), il vient un moment où la lassitude l’emporte. Dans moins d’une semaine, elle atteindra un nouveau record personnel : 115 ans. Ce n’est pas pour dire, mais c’est un sacré bail.
D’autant qu’on ne dirait pas, comme ça, en la voyant. Elle est toujours alerte, taquine même. Elle ne danse plus depuis un bon bout de temps mais il faut dire que le pogo c’est un peu risqué, à son âge, et qu’elle n’a plus personne pour l’indémodable slow.
Son père et son mari ont quitté la piste de danse il y a quelque temps déjà, la laissant dans les bras de ses gamins, mais ce n’est pas pareil. Et puis, ces petits jeunes, ça ne s’amuse plus à faire des contre-pieds, juste pour la surprendre… ils ont bien trop peur qu’elle ne glisse et se casse quelque chose.

Enfin, Mélodie ne devrait plus tarder, traînant un parfum poivré de pays inconnus et d’éternels étés… Non, elle sent plutôt la vanille, Mélodie, et puis la jeunesse, l’énergie et l’amour.

Dehors, la neige continue de recouvrir le sol, lentement, silencieusement, presque sournoisement. Il ne faudrait pas qu’elle tombe, la petite !
La petite… Vingt-et-un ans déjà, ce n’est pas vraiment une adulte, mais ça le deviendra vite, dès que Numéro 30 fera son apparition. Bon sang, le numéro trente… ça aurait fait un chouette record aussi ça. Mais là, vraiment, huit mois…

Violette se sent lasse. Heureusement, sur 4 générations, les écarts se sont creusés. Il y a encore des petits bouts de chou qui courent dans tous les coins. Et puis il y a Mélodie.
Évidemment, on les aime tous. Tous ! Mais il y a des affinités. Et puis, parfois, la belle-famille, ça n’aide pas. Il y en a quand même, dans le tas, qui sont allés chercher franchement n’importe quoi ! Les bordéliques, ça va, on a l’habitude. Les fêtards et les alcoolos passent encore. Les coureurs et les nymphos, ma foi, c’est leur vie. Mais les coincés du popotin, les hautains et les pète-culs, faut pas exagérer ! Et pourtant si… Comme quoi, dans toute famille, il y a des moutons noirs. Il paraît même qu’une de la troisième fournée aurait épousé un catho pur jus. Heureusement, Violette a pu faire valoir son vieil âge pour échapper à l’Eglise. À tous les coups, Sylvestre leur aurait refait le coup du « Ils n’avaient qu’à pas construire si grand ! » au moment de la quête pour le nouveau chauffage de l’édifice.

Ah, Sylvestre, la simple évocation de son prénom suffit à faire voyager Violette dans un autre monde. Sylvestre, toute la force d’une forêt, toute sa protection aussi. Aussi sage qu’un vieux chêne et aussi piquant qu’un buisson d’épineux. Parfois si gai, par les jours de printemps et si triste sous la pluie.
Sylvestre…
Il a longtemps été un bois brut, rêche, robuste mais dur et, à force de travail et de patine, il est devenu doux, lisse, précieux. Ses veines ne sont jamais apparues au grand jour, constamment protégées par un épais verni. Mais, pour qui savait regarder, derrière ce verni se cachaient des tracés fins, sinueux et tendres, mais aussi des entailles profondes que jamais aucun enduit n’a pu complètement combler, fut-il passé avec un amour infini.

Peut-être, les marques les plus profondes ont-elles été gravées par Violette elle-même, comme le cachet au fer rouge du maître d’œuvre, ou un cœur déchiré contenant les initiales « S + V ». Mais, curieusement, ces plaies bien que douloureuses et visibles jusqu’au dernier jour n’avaiient pas affaibli leur relation. Bien au contraire. Évidemment, dans les premiers moments, une sève acide et gluante a bien tenté de tout faire disparaître mais de petites incrustations, au fil des ans ont donné une espèce de cachet à ces imperfections. Un peu comme si elles avaient été là juste pour rappeler au monde entier qu’il n’existe pas de mer sans vague, de maison sans araignée ou de bois sans nœud.


- Violette, vous avez de la visite !

Bonjour Violette

- Bonjour Violette, vous êtes prête ?
Violette ne prit même pas la peine de tourner les yeux vers la porte de la pièce.
- Non, je ne sors pas aujourd’hui.
- Mais vous savez pourtant qu’il faut faire un peu d’exercice chaque jour. À votre âge,…
- À mon âge, mademoiselle, on ne se laisse plus dicter sa conduite depuis bien longtemps. Et puis, j’ai des choses bien plus urgentes à faire.
- Allons, faites un effort, nous sommes jeudi aujourd’hui, nous allons à l’infothèque.
- Bon sang, l’infothèque ! Aller encore poser son cul devant un écran d’ordinateur… Comme si je ne l’avais pas fait assez ! Et vous appelez ça faire de l’exercice ? Ah oui, quand j’étais gamine, parcourir les Chiroux d’un bout à l’autre, les bras chargés de livres qui sentaient bon la poussière, … Ah ben ça c’était de l’exercice ! Mais là, aller s’agglutiner autour d’un comptoir et demander qu’on daigne nous télécharger une version épurée et édulcorée du dernier polar sorti d’on ne sait où, mais qu’il ne faut pas manquer.

Violette fait une pause, elle réfléchit. Puis repart avec enthousiasme.
- Mais oui, j’y pense, il paraît qu’on a retravaillé l’intégrale du Trône de Fer. Évidemment, on a supprimé toutes les scènes de sexe, les passages trop violents et tous les débordements fantasmagoriques. Elle tient maintenant, si je ne me trompe, en trois tomes. C’est bien cela ? Ah ! Ça va quand même être plus agréable à lire… et plus rapide.
La jeune femme lui sourit gentiment.
- Alors venez, dépêchez-vous. Enfilez votre manteau, il fait froid. Les autres nous attendent.

Violette hésite un instant, perplexe. Puis elle adresse à la demoiselle son regard malicieux et éclate de rire.
- Et vous y avez cru !? Non mais, vous êtes encore plus stupide que vous en avez l’air, ma pauvre fille. Le deuxième degré, ça vous dit quelque chose ? Et l’ironie ? Non, je vous arrête, ce n’est pas la maladie qui a emporté la voisine du 71 l’an dernier. Solange n’avait aucun humour, ni aucun savoir vivre… ni mourir d’ailleurs, la vieille chouette.
- Violette, ne soyez pas si agressive !
- Sinon quoi ? Oh, je n’ai jamais beaucoup aimé tenir ma langue, pourquoi le faire maintenant ? Allez-y, faites donc venir Norbert et sa grande seringue juste pour rire. Vous voulez savoir où il peut se la planter, sa seringue ?
- Oh, Violette.

Le pourpre dont ses joues brûlent littéralement semble irradier la blancheur de sa toilette. Outrée, la jeune femme tourne les talons.
Violette sourit. Encore une victoire de remportée. Il n’y en aura plus beaucoup. Mieux vaut savourer chacune d’elles.

Elle avance calmement jusqu’à la fenêtre. Dehors, l’herbe commence à pâlir. Les flocons s’y accrochent comme des poils de chat à un pantalon neuf. Bientôt les enfants sortiront pour jouer dans la neige. Heureusement, Mélodie n’est plus une enfant.

Combien de fois viendra-t-elle encore ? Combien de fois l’embrassera-t-elle encore sur le front avec une tendresse infinie ?

La semaine dernière, elle lui a annoncé une grande nouvelle : la cinquième fournée est en route !
Malheureusement, huit mois, c’est long.
C'est très long, huit mois, surtout maintenant.