Pour la première fournée, elle avait été, traditionnellement,
« maman » puis, occasionnellement « Moumoune ». À l’arrivée de
la seconde, le classique mais désormais obsolète « Y a pas d’Mémé ici,
moi, c’est Moumoune » lui a permis d’échapper à l’affreux
« Mémé » dont certains avaient trouvé amusant de l’affubler. Pour la
troisième, elle retourna vers ses premières amours et ce fut « Mamy ».
Mélodie était la première de la quatrième et dernière fournée. Pour elle, ce
fut tout simplement « Violette ».
Il n’y aura probablement pas de cinquième
fournée, les femmes de la famille ont eu beau faire de vieux os (94 ans pour sa
nénenne, 97 ans pour sa mamy et plus de 100 pour sa maman), il vient un moment
où la lassitude l’emporte. Dans moins d’une semaine, elle atteindra un nouveau
record personnel : 115 ans. Ce n’est pas pour dire, mais c’est un sacré
bail.
D’autant qu’on ne dirait pas, comme ça, en la
voyant. Elle est toujours alerte, taquine même. Elle ne danse plus depuis un
bon bout de temps mais il faut dire que le pogo c’est un peu risqué, à son âge,
et qu’elle n’a plus personne pour l’indémodable slow.
Son père et son mari ont quitté la piste de danse
il y a quelque temps déjà, la laissant dans les bras de ses gamins, mais ce
n’est pas pareil. Et puis, ces petits jeunes, ça ne s’amuse plus à faire des
contre-pieds, juste pour la surprendre… ils ont bien trop peur qu’elle ne
glisse et se casse quelque chose.
Enfin, Mélodie ne devrait plus tarder, traînant
un parfum poivré de pays inconnus et d’éternels étés… Non, elle sent plutôt la
vanille, Mélodie, et puis la jeunesse, l’énergie et l’amour.
Dehors, la neige continue de recouvrir le sol,
lentement, silencieusement, presque sournoisement. Il ne faudrait pas qu’elle
tombe, la petite !
La petite… Vingt-et-un
ans déjà, ce n’est pas vraiment une adulte, mais ça le deviendra vite, dès que Numéro
30 fera son apparition. Bon sang, le numéro trente… ça aurait fait un chouette
record aussi ça. Mais là, vraiment, huit mois…
Violette se sent lasse. Heureusement, sur 4
générations, les écarts se sont creusés. Il y a encore des petits bouts de chou
qui courent dans tous les coins. Et puis il y a Mélodie.
Évidemment, on les aime tous. Tous ! Mais il
y a des affinités. Et puis, parfois, la belle-famille, ça n’aide pas. Il y en a
quand même, dans le tas, qui sont allés chercher franchement n’importe
quoi ! Les bordéliques, ça va, on a l’habitude. Les fêtards et les alcoolos
passent encore. Les coureurs et les nymphos, ma foi, c’est leur vie. Mais les
coincés du popotin, les hautains et les pète-culs, faut pas exagérer ! Et
pourtant si… Comme quoi, dans toute famille, il y a des moutons noirs. Il
paraît même qu’une de la troisième fournée aurait épousé un catho pur jus.
Heureusement, Violette a pu faire valoir son vieil âge pour échapper à
l’Eglise. À tous les coups, Sylvestre leur aurait refait le coup du « Ils
n’avaient qu’à pas construire si grand ! » au moment de la quête pour
le nouveau chauffage de l’édifice.
Ah, Sylvestre, la simple évocation de son prénom
suffit à faire voyager Violette dans un autre monde. Sylvestre, toute la force d’une
forêt, toute sa protection aussi. Aussi sage qu’un vieux chêne et aussi piquant
qu’un buisson d’épineux. Parfois si gai, par les jours de printemps et si
triste sous la pluie.
Sylvestre…
Il a longtemps été un bois brut, rêche, robuste
mais dur et, à force de travail et de patine, il est devenu doux, lisse,
précieux. Ses veines ne sont jamais apparues au grand jour, constamment
protégées par un épais verni. Mais, pour qui savait regarder, derrière ce verni
se cachaient des tracés fins, sinueux et tendres, mais aussi des entailles
profondes que jamais aucun enduit n’a pu complètement combler, fut-il passé
avec un amour infini.
Peut-être, les marques
les plus profondes ont-elles été gravées par Violette elle-même, comme le
cachet au fer rouge du maître d’œuvre, ou un cœur déchiré contenant les
initiales « S + V ». Mais, curieusement, ces plaies bien que
douloureuses et visibles jusqu’au dernier jour n’avaiient pas affaibli leur
relation. Bien au contraire. Évidemment, dans les premiers moments, une sève
acide et gluante a bien tenté de tout faire disparaître mais de petites
incrustations, au fil des ans ont donné une espèce de
cachet à ces imperfections. Un peu comme si elles avaient été là juste pour
rappeler au monde entier qu’il n’existe pas de mer sans vague, de maison sans
araignée ou de bois sans nœud.
- Violette, vous avez de la visite !
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