Tiens, l’infirmière a retrouvé son teint de rose. Espérons que le
nouveau petit stagiaire lui aura fait retrouver le sourire avec ses blagues à
deux crédits et ses yeux langoureux. Au moins, elle ne dira pas encore à la
gamine à quel point Violette peut se montrer désagréable. Après tout, c’est
vrai qu’elle en bave parfois mais Violette n’est pas méchante, pas vraiment.
Elle est parfois sale gosse, râleuse, susceptible et souvent grossière
(personne ne jure aussi bien qu’elle dans tout l’hospice) mais méchante, non.
L’homme qui franchit le seuil est grand, tout le
monde lui semble grand désormais. Il sourit. William. Qu’il est beau, il l’a
toujours été. Maintenant, il est un Homme. Il est loin le temps où il tenait
tout entier sur les avant-bras de Violette. Là, c’est un adulte qu’elle a
devant elle. La quarantaine bien portée, les tempes légèrement grisonnantes,
comme le beau Clooney au même âge.
Mais, une minute, non ! William a plus de
nonante ans aujourd’hui et il est loin, si loin.
Mon Dieu, c’est le petit Edward, le père de
Mélodie. Oui, Edward, le petit-fils de Lily. Pauvre Lily, son mari aussi est
parti. Un brave gamin. C’est la tare familiale : les femmes vivent
longtemps et enterrent ceux qu’elles aiment. Enfin, Lily n’est pas si mal, et
puis, Mélodie va souvent la voir aussi.
Il s’avance vers Violette et la prend dans ses
bras. Enfin quelqu’un qui n’a pas peur de la casser. C’est tellement bon de se
sentir serrée contre lui.
- Bonjour Violette, ça fait longtemps.
- Et bien oui, grand couillon, ça fait
longtemps ! Et bientôt tu vas dire que c’est de ma faute ? Tu as une
voiture, tu sais conduire, tu es libre de tes mouvements, toi. Tu n’as personne
qui t’empêche d’aller où bon te semble ou qui te dit quand et quoi manger.
Violette jette un regard noir à l’infirmière puis
lui tourne le dos et adresse un clin d’œil à Edward.
- Tu sais que tu ressembles de plus en plus à ton
grand-oncle, mon beau ? Bon, maintenant, le pauvre vieux est un peu
dégarni et commence à perdre ses nicnacs mais, à ton âge, il était encore
craquant, lui aussi. Méfie-toi Edward, il ne te reste plus que quarante ans, et
ça passe vite…
Elle se retient de justesse de lui ébouriffer la
chevelure. Bon sang, il a passé l’âge. Mais où as-tu la tête, Violette ?
- Violette.
Ce son, cette tendresse dans la voix, cette douce
musique, ça ne peut être qu’elle.
- Mélodie, mon rayon de soleil, entre. Ne
reste pas dans le couloir, c’est plein de petits vieux qui vont te mater sous
toutes les coutures. Après, ils vont encore me bassiner à l’atelier poterie en
me demandant combien de générations et de mutations génétiques il a fallu pour
partir d’une vieille bique comme moi pour faire une gazelle comme toi !
Entre vite, je te dis.
Mélodie jette un œil dans le couloir et
s’écrie : « Non, monsieur Canotier, pas question que je vienne vous
mettre au lit. Les infirmières sont là pour ça ! Appelez donc mademoiselle
Blanche, je suis certaine qu’elle viendra avec plaisir. »
Elle se retourne vers Violette. Ils sont taquins,
tous les trois, ils se comprennent.
- Viens là, ma chérie. Dis donc, ce n’est pas
gentil de houspiller cette pauvre Blanchette. Si tu la pousses dans ses
derniers retranchements, elle pourrait bien faire appel à Norbert, tu sais, ils
sont très amis tous les deux.
- Violette, tu sais que Norbert est un pur
produit de ton imagination ?
- Oui, et alors ? Crois-tu vraiment que ça
change quelque chose ? Norbert fait partie de ma vie depuis si longtemps,
maintenant, je suis convaincue qu’il est, ne serait-ce qu’un peu, devenu réel
et méfie-toi, qu’il vienne te piquer les fesses.
La claque sur les fesses de Mélodie la surprend
tellement que la jeune fille ne peut retenir un petit cri.
- Violette !
Son père se met à rire.
- Rassure-toi, ma chérie, Violette n’a plus la
vivacité d’antan. Et, en matière de farces, tu as échappé au pire.
- Ah mais oui, c’est vrai. Cette fameuse
« sorcière ». Tu en as traumatisé plus d’un, avec cette histoire.
- À qui le dis-tu, elle nous l’a jouée à tous,
pendant trois générations !
- Mais arrêtez ! Je n’en peux rien si, vers
cinq ans, tous les moutards veulent une histoire qui fait peur.
- Et pourquoi je n’y ai pas eu droit, moi ?
- Parce que, ma chérie, quand tu as été en âge de
me la demander, j’étais déjà ici depuis un certain temps et, comme tu le sais,
certains pensionnaires ont besoin de calme. Tu comprends bien que, quand Muriel
s’est mise à courir en hurlant à travers tout le 2e étage, on m’a gentiment fait
comprendre que la blague de la sorcière venait de tirer sa révérence dans un
véritable feu d’artifice.
- C’est vrai qu’elle a flippé, la pauvre, je me
souviens, sa mère a bassiné maman pendant des jours avec la peur que tu lui
avais causée. Elle a même pensé à consulter un psy. Pour elle, pas pour
toi ! Elle avait déjà compris que c’était peine perdue.
- Dis, faut pas exagérer, elle avait passé dix
ans la gamine. Ceci dit, c’est vrai que sa mère ne me l’a plus amenée pendant
des semaines, de crainte que je ne cause préjudice à sa santé mentale… et on a
tous vu le résultat. La pauvre Mumu n’a aucun sens de l’humour et prend tout au
pied de la lettre. À se demander si on ne s’est pas gouré à la livraison. Selon
moi, elle devait être prévue pour la famille Pètsec et il y a eu une erreur à
l’étiquetage. Du coup, tu as vu, elle a l’air d’avoir passé trente ans.
- Violette, il A passé trente ans, elle a dix ans
de moins que moi.
- Peut-être, mon chéri, mais toi, tu fais
moins !
Violette l’embrasse tendrement en lui tenant la
tête à pleines mains.
Elle a toujours aimé les toucher, les embrasser,
les serrer contre elle. C’est sa façon de leur transmettre tout son amour. Oh,
elle leur dit aussi, et elle leur attribue toutes sortes de noms d’oiseaux.
Mais elle a toujours été très tactile, elle tient ça de son père :
toujours à taquiner et à serrer les gens qu’il aimait. S’il ne te houspillait
pas, c’est que tu n’étais pas digne de son intérêt.
Violette a vite intégré cette donnée et elle a
rapidement adopté ce mode de fonctionnement, elle aussi. Pour certains, cela
permet de faire savoir à l’autre qu’on l’aime, sans avoir besoin de se
dévoiler, en toute pudeur. Pour elle, l’impudique, c’est surtout un moyen
supplémentaire pour faire passer le message, parce que tout le monde ne
comprend pas tous les codes, certains sont franchement bouchés et d’autres ne
sont pas prêts à entendre les mots d’amour. Et puis, un peu de tendresse, ça ne
tue personne.
- Allez, sauve-toi. Je sais que tu as des tas de
choses à faire et tu sais qu’on ne peut pas dire tout le mal qu'on pense de toi
tant que tu restes là.
Edward ne se
vexe pas pour si peu, elle le sait bien. Il connait la façon de fonctionner de
Violette, depuis le temps. Accorder un moment privilégié à Mélodie n’a rien à
voir avec l’amour qu’elle lui porte, à lui. Et puis, il a eu le temps d’en
profiter. Et puis, il revient quand il veut, de toute façon, elle ne bouge plus
d’ici.
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